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Bisesero

Bisesero, palimpseste mémoriel ?

vendredi 24 décembre 2010

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Suite au génocide des Tutsi du Rwanda survenu en 1994, de nombreux lieux de « supplice, de résistance et de martyre » [1] sont devenus des sites mémoriaux. Au nombre de ceux-ci, on compte deux églises (N’tarama et Nyamata), trois écoles (Murambi, Nyanza, Nyarubuye), et enfin, la chaîne de collines de Bisesero, qui se situe « à cheval sur Gishyta et Gisovu » [2] et dont il sera question dans cet article. Précisons d’emblée que nous ne sommes pas spécialiste des lieux de mémoire et que la présente recherche relève avant tout de lectures personnelles et d’une expérience de terrain. En effet, en 2008, nous avons eu l’opportunité de nous rendre à Bisesero et d’y découvrir un géosymbole aux ramifications complexes. Tour à tour terre d’élevage, aire sécuritaire, haut lieu de résistance et symbole de fourvoiement pour l’opération Turquoise, les collines de Bisesero demandent à être approchées avec un regard kaléidoscopique. Mais comment appréhender la ou les mémoires, parfois antagonistes, de ce lieu particulier ? Dans cet écrit, il s’agira d’aller à la rencontre de l’esprit du lieu des collines, le genius loci, tel que l’a défini Pierre Sansot [3] (1995), et de démontrer que Bisesero peut se penser en tant que palimpseste mémoriel. Nous révélerons ainsi le feuilleté de sens élaboré par les personnes qui vivent ce territoire et le traversent, et ce, dans la perspective de cerner les contours d’un lieu mouvant, dont les représentations mémorielles s’étirent dans l’espace et le temps.

D’un lieu propice à l’élevage au territoire des Abaseseros

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Les collines de Bisesero se trouvent dans la province de l’ouest du Rwanda, anciennement composée des préfectures de Cyangugu, Gikongoro et de Gisenyi [5] . Cette région montagneuse, riche en eau et végétation, aurait été peuplée par trois clans : les Abakano, les Abayinginya et les Abahima [6]. Ces groupes se sont rassemblés en une seule communauté pour s’adonner à une activité principale : l’élevage. Majoritairement Tutsi, les habitants de ces collines, baptisés les Abaseseros [7]
vivaient en quasi autarcie avant le génocide, comme en témoigne Efesto Habiyambere : « Très peu des Tutsi de Bisesero avaient étudié. Ils s’occupaient seulement des vaches. Nous sommes restés enfermés dans notre région, mais personne ne pouvait nous attaquer » [8]. Défendant ardemment leur terre et leur bétail des agresseurs et brigands, les Abaseseros étaient connus par la population locale pour être une communauté de guerriers dont « la caractéristique était un bâton à la main » [9]. On remarquera que cette appropriation particulière de l’espace, qui relève à la fois d’une délimitation physique (la région montagneuse de Bisesero) et d’une structure sociale particulière, se rapporte au concept de territorialité tel que l’entendent Joël Bonnemaison et Luc Cambrezy, [10]. « […] le territoire ne se définit pas par un principe matériel d’appropriation, mais par un principe culturel d’identification, ou si l’on préfère d’appartenance. Ce principe explique l’intensité de la relation au territoire. Il ne peut être perçu seulement comme une possession ou comme une entité extérieure à la société qui l’habite. C’est une parcelle d’identité, source d’une relation d’essence affective […] à l’espace […]. En bref, le territoire ne ressort pas simplement de l’avoir, mais de l’être. ».
On peut donc supposer que les Abaseseros, avant le génocide de 1994, entretenaient une relation singulière à ces collines, relation sur laquelle reposait leur être au monde et leur identité. Être Abaseseros signifiait non seulement vivre à Bisesero, mais également participer au maintien d’un système de valeur particulier basé sur la vie en communauté, l’autosubsistance, et la défense du territoire. L’identité des Abaseseros était donc liée au lieu, et inversement, les collines de Bisesero étaient principalement pensées et imaginées par les habitants des provinces environnantes en rapport à leur attribution territoriale. Cette constatation nous ramène à notre objectif premier : tenter de prêter une attention toute particulière au genius loci. L’esprit du lieu, si l’on en suit la définition qu’en propose Pierre Sansot (1995), repose sur les significations données au lieu par les personnes qui le vivent et le traversent ; il émane de la combinaison de plusieurs éléments fondateurs – matériels et immatériels – de l’identité d’un lieu. Avant les premiers massacres d’ampleur contre les Tutsi et le génocide de 1994, l’esprit du lieu de Bisesero reposait donc sur sa situation géographique et le lien particulier tissé entre les collines et les habitants .
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Bisesero, lieu sécuritaire

Le 25 juillet 1959, la mort soudaine et suspecte du roi Mutara III plonge le pays dans une atmosphère d’insécurité croissante qui conduira aux premiers massacres d’ampleur visant la population Tutsi. Alors que le vent de la décolonisation souffle sur l’Afrique, la tutelle belge et l’Église catholique, sentant leurs pouvoirs leur échapper, renversent leurs alliances et soutiennent, suite au décès du roi, ce qui sera appelé plus tard une « révolution ». Des milliers de familles sont contraintes de quitter le Rwanda, alors en pleine guerre civile, pour tenter de fuir les tueries organisées par les Hutu. Pourtant, sur les collines de Bisesero, les Abaseseros repoussent l’ennemi avec succès. Armés de bâtons, d’arcs et de lances, les hommes s’organisent pour ne laisser entrer aucun assaillant sur leur territoire. Ayant réussi à protéger bétail, terre et maisons, les Abaseseros gagnèrent la respectabilité des habitants des communes environnantes. C’est ainsi qu’à chaque nouvelle attaque d’ampleur contre les Tutsi de la Région, les Abaseseros luttaient sans relâche. Siméon Karagama en témoigne :

« En 1959, j’étais adolescent. Nous nous sommes organisés pour nous défendre, afin de nous protéger et de protéger nos vaches. Personne n’a pu trouver le moyen de voler nos vaches ou de brûler nos maisons. En 1962, les massacres des Tutsi recommencèrent. Mais nous avons réussi à repousser l’ennemi, même s’ils avaient des fusils. En 1973, les tueurs sont revenus. Ils ont brûlés deux maisons appartenant à des Abaseseros. Nous étions furieux et nous avons repris nos lances et nos arcs. Les tueurs ont eu peur de nous et nous ont laissés tranquilles. Les Tutsi des autres régions ont été tués et leurs maisons brûlées. Les survivants ont quitté le pays mais à Bisesero, nous sommes restés dans nos biens, sauf quelques familles qui ont eu peur et qui sont allées au Zaïre. Plus tard nous avons tué des brigands qui ont essayé de voler nos vaches. Les habitants des autres régions nous considéraient comme des hommes très forts que l’on ne pouvait pas attaquer [11] ».

À partir de 1959, Bisesero devint donc un lieu à caractère sécuritaire, une terre de protection, où résident « de nombreux hommes forts » [12]. L’esprit du lieu en a donc été modifié voire renforcé. En plus de symboliser un territoire riche (par sa situation géographique et sa population composée d’éleveurs), les collines de Bisesero sont devenues, dans l’imaginaire collectif des Rwandais, de véritables forteresses réputées inviolables.

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Bisesero, lieu de résistance

L’image des collines de Bisesero, telle qu’elle a été véhiculée dans les provinces de Cyangugu, Gikongoro et Gisenyi en raison des éléments avancés précédemment, prend toute son importance au moment du déclenchement du génocide. En mai 1994, alarmés et terrifiés par la violence et la systématisation des tueries à l’égard des Tutsi, hommes, femmes et enfants de toute la région accourent au sommet des collines pour y trouver asile. Les crêtes escarpées deviennent des lieux de refuge vers lesquels décident de se rendre de nombreux Tutsi, Hutu opposants et quelques Twa car « Bisesero était le dernier endroit où espérer à Kibuye » [13]. On en trouve la trace dans quelques témoignages de rescapés, dont celui livré par Daphrose Mukakunye : « Nous avons choisi cet endroit, car on nous disait souvent que les Abaseseros étaient très forts dans les combats. Nous pensions que les miliciens ne pouvaient pas attaquer cet endroit » [14] . La colline de Muyira fut choisie par les Abaseseros et les réfugiés pour se rassembler et organiser des stratégies de résistance. Ils désignèrent des chefs pour diriger les opérations. Siméon Karamaga, qui vit aujourd’hui encore à Bisesero, fut l’un d’entre eux :
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« Nous avons décidé de nous rassembler sur une même colline et nous sommes partis avec nos enfants et tous nos biens et surtout nos vaches. Sur la colline de Muyira, nous étions trop nombreux. C’est pourquoi nous nous sommes organisés pour désigner des chefs qui pourraient nous diriger. Pour choisir un chef, nous voulions quelqu’un qui n’aurait pas peur, qui pourrait encourager les autres et qui avait une expérience au combat. Nous avons désigné comme chef Aminadabu Birara et nous lui avons donné le grade de commandant. C’était un homme sage, de mon âge. Il nous donnait le plan à suivre pour pouvoir repousser les miliciens. Il faisait partie des Abaseseros, qui combattaient depuis 1959. Malheureusement Birara a été tué vers la fin du génocide, à Bisesero. On m’a désigné également pour être l’adjoint de Birara. J’avais des équipes que je dirigeais » [15].
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Durant tout le mois d’avril 1994, les réfugiés luttèrent contre leurs assaillants venus des collines environnantes. Les principales armes dont disposaient les résistants étaient des bâtons et des pierres, mais ils mirent au point plusieurs tactiques pour surprendre l’ennemi et tenter de le dérouter. L’acharnement avec lequel se battaient les Abaseseros et les réfugiés (environ 50 000 personnes), alerta les autorités locales : de Cyangugu à Gisenyi, des interahamwe [16]
furent recrutés spécialement pour se rendre à Bisesero. C’est ainsi que mi-mai, après un repli d’une quinzaine de jours de la part des tueurs pour mieux préparer l’offensive, débuta « l’implacable massacre » [17]. Au matin du 13 mai, huit autobus, chargés de munitions et d’exterminateurs arrivèrent à Muyira. En deux jours, près de 30 000 personnes trouvèrent la mort sur le flanc de cette colline. Durant deux mois, Abaseseros et réfugiés continuèrent à lutter contre des attaques régulières, donnant « jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour défendre leur vie » [18]. Début juillet, à la fin du génocide, lors de l’arrivée des troupes du Front Patriotique Rwandais sur les lieux, il ne restait plus, sur la colline de Muyira, qu’un peu moins d’un millier de personnes.
C’est en raison de l’organisation de ce mouvement de lutte que Bisesero est devenu emblématique, en tant que lieu d’insurrection, même si « [l]es Tutsi luttèrent au corps à corps avec leurs agresseurs dans des milliers de lieux non recensés, dans leurs maisons, sur les chemins et dans les champs. » [19] . Ces collines semblent condenser les actes de résistance ayant eu lieu partout au Rwanda durant le génocide. Ainsi la colline de Nyankomo fut baptisée colline de la résistance et un mémorial y fut construit, mémorial sur lequel nous allons revenir plus tard. Mais avant de nous intéresser plus spécifiquement à Bisesero en tant que lieu de mémoire, penchons-nous un instant sur la polémique qui entoure le rôle et les agissements des soldats dépêchés par l’opération Turquoise lors de leur arrivée à Bisesero. Encore vif, le débat sur les responsabilités incombées à l’opération Turquoise lors de leur intervention sur le terrain à la fin du génocide participe à l’esprit du lieu des collines tels qu’il peut être vécu, appréhendé et véhiculé aujourd’hui, agissant ainsi sur la mémoire du lieu.
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Bisesero, lieu de la honte

Précisons qu’il ne sera pas question, dans cet article, de nourrir ou de prendre part à la polémique entourant l’intervention de l’opération Turquoise au Rwanda. Il s’agira avant tout de tenter de toucher du doigt, la manière dont cette polémique participe à forger une autre facette de l’esprit du lieu. Cette facette, qui par différents canaux – politiques, artistiques, etc. –, s’est internationalisée rapidement, a pour conséquence aujourd’hui de modifier perceptiblement la façon dont ce « lieu de mémoire » peut être pensé et imaginé.
L’opération Turquoise, mise en place par la France et mandatée par la résolution 929 du Conseil de Sécurité sous Chapitre VII de la Charte des Nations Unies, devait « contribuer, de manière impartiale, à la sécurité et à la protection des personnes déplacées, des réfugiés et des civils en danger au Rwanda » (Nations Unies, 1994) et venir en aide à la MINUAR [20].
Le commandant de l’opération, Jean-Luc Claude Lafourcade, participa à mettre en place, du 24 juin au 21 août, une zone de sécurité à l’ouest du Rwanda, dont le rôle et la pertinence fut largement critiquée. C’est ainsi que le 26 juin, quelques soldats français, alors en mission de reconnaissance dans le secteur de Bisesero, passèrent devant les collines dont celle de Muyira. Artefact d’espoir pour les survivants, qui, sortant de leurs cachettes, implorent l’assistance des militaires. Les hommes de Turquoise, pour une raison qui reste encore obscure aujourd’hui, prirent quelques photos de la zone et repartirent rapidement, laissant les rescapés sans protection. Décidés à exterminer les derniers survivants, les miliciens Hutu, dès le départ des militaires français qui n’allaient revenir que trois jours plus tard, lancèrent une nouvelle offensive, dévastatrice. Seuls 900 résistants survécurent à ce dernier assaut.
Cette facette de l’histoire de Bisesero, durant le génocide, est devenue elle aussi un emblème, qui participe de l’esprit du lieu. En effet, au sein de nombreux écrits , qu’il s’agisse d’ouvrages savants ou d’articles journalistiques, Bisesero est l’un des points d’ancrage de la polémique entourant les agissements de l’opération Turquoise au Rwanda. Le lieu et ce qui s’y est déroulé semblent symboliser le déshonneur de la France face à son intervention au pays des mille collines [21].

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Bisesero, lieu de mémoires ?

Lors des quatrièmes commémorations du génocide, en avril 1998, le président Pasteur Bizimungo pose la première pierre du mémorial de Bisesero. Ce mémorial, imaginé par l’architecte Vedaste Ngarambe, prend place sur la colline de Nyakomo, celle où Birara, chef de l’organisation de la résistance, venait s’asseoir pour profiter de la vue offerte sur toute la région. L’ensemble architectural est entièrement organisé autour d’un chemin de pierres, qui permet au visiteur de monter progressivement vers le sommet du coteau. On y pénètre en passant sous une grande arche, à l’origine blanche et violette – couleur du deuil – qui s’effrite faute d’entretien. Sur la droite, un amoncellement de pierres retient neuf lances disposées circulairement, pointées vers le ciel [22].
Elles ouvrent le chemin, un « chemin de calvaire » [23], que le visiteur doit gravir pour effectuer symboliquement la traversée du génocide. L’itinéraire escarpé passe par trois bâtiments qui abritent neuf salles, emblèmes des communes de la préfecture de Kibuye . Ces locaux sont censés accueillir les ossements des victimes afin de former des « tombes ouvertes » [24]. Selon nos sources, les restes des corps sont encore aujourd’hui entreposés dans un bâtiment de fortune en tôles, situé en contrebas du monument. L’ascension continue pour le visiteur, avec pour objectif, l’arrivée au sommet qui symbolise la survivance au génocide. Mais faute de budget, le mémorial n’est pas terminé, plus de dix ans après le début de sa construction. En effet, le « sommet de l’espoir » [25] aurait dû accueillir plusieurs installations dont une fresque peinte représentant des scènes de la résistance. Pour l’instant ne sont présentes que trois tombes : une fosse commune avec « les restes qui n’ont pas été traités » [26], la tombe de Birara et la tombe du combattant inconnu. Mais comment ce monument participe t-il de l’esprit du lieu ? Comment interagît ce lieu de mémoire, construit et élaboré pour célébrer le souvenir des résistants, avec la ou les mémoires des lieux ?
Les visiteurs sont rares à Bisesero ; situé à 34 km à vol d’oiseau de Kibuye, l’emplacement du mémorial décourage les touristes, qui, peu nombreux, sont reçus par quelques survivants [27].

Si comme le soutient Ernest Young « [l]es visiteurs font partie intégrante du texte commémoratif […] car la mémoire publique et ses représentations ne dépendent pas seulement des formes et figures du monument lui-même mais des réponses des spectateurs face au monument » [28], le mémorial de Bisesero reste un lieu figé et parfois illisible pour qui ne connaît pas l’histoire des collines. En outre, pour les voyageurs avertis, la déception est parfois encore plus grande ; accueillis par « une poignée d’hommes qui maintenant meurent de chagrin » [29], les étrangers abandonnent, en échange d’une photographie avec les « héros », les images du « lieu saint enclavé » [30] et des résistants qu’ils s’étaient forgés, notamment par leurs lectures. Déroutés par des pierres muettes et un peuple de guerriers aujourd’hui poussé à la mendicité pour survivre, le visiteur passe son chemin, se heurtant aux images d’Épinal qu’il s’était construites. Le lieu, tel qu’il peut-être aujourd’hui vécu par les visiteurs, semble être en inadéquation avec son esprit, esprit véhiculé avant, pendant et juste après le génocide. Aucune trace tangible ne matérialise à Bisesero le symbole d’une terre prospère et d’une terre refuge, emblème de protection pour les plus faibles. Quelques vaches amaigries sont conduites sur les collines par de jeunes enfants en haillons. Les Abaseseros, survivants du génocide, souffrent encore aujourd’hui de traumatismes graves, non soignés. Le monument, vide et désert, surplombe les collines de son silence. Le malaise semble être d’autant plus grand pour le visiteur français, qui se souviendra ici des agissements de l’opération Turquoise.
Mais les habitants des collines, à qui cette mémoire appartient, rappelons-le, ont-ils besoin de la pierre pour se souvenir ? Le monument est-il réellement dépositaire de la mémoire des aînés ? Pierre Nora nous dit que « moins la mémoire est vécue de l’intérieur, plus elle a besoin de supports extérieurs et de repères tangibles d’une existence qui ne la vit qu’à travers eux » [31]. Or, la mémoire est encore bien vivante à Bisesero, et ce dans la chair même des survivants et de leurs descendants. Cette mémoire, qui se vit au quotidien pour les Abaseseros, transcende les murs du mémorial et voyage dans tout le pays. Il nous a été donné de constater sur le terrain qu’un grand respect émane de la population rwandaise pour ces aînés, qualifiés parfois d’Infura [32]. Aussi bien à Kibuye, à Butare ou encore à Kigali, nous avons pu ressentir l’estime de plusieurs personnes envers les Abaseseros. Bien qu’aucun Abasesero n’ait été nommé par la commission pour les héros nationaux du Rwanda [33] , et que cette décision puisse laisser perplexe, la mémoire semble avoir trouvé des canaux non institutionnels, hors des pierres et des honneurs étatiques, pour perdurer le souvenir, et continuer à véhiculer l’esprit des lieux des collines, tel qu’il existait avant le génocide.

Pour ne pas conclure

Au terme de cette courte réflexion, bon nombre de questions restent ouvertes et demanderaient débats, échanges et discussions. Si Bisesero est un lieu de mémoire, à qui est-il destiné ? Les visiteurs étrangers ont-il un travail de mémoire à effectuer sur ce qui s’est déroulé dans cette région ou doivent-il appréhender le lieu comme un musée ? Doit-on interroger les politiques mémorielles mises en place au Rwanda suite au génocide pour mieux dénoncer l’extrême pauvreté dans laquelle les Abaseseros vivent aujourd’hui ? Ces décisions étatiques jouent-elle réellement un rôle important dans la vectorisation, au Rwanda, de l’esprit et de la mémoire de ces collines ?
Bisesero semble être un véritable palimpseste mémoriel, sur lequel s’inscrivent et s’effacent différentes expériences du lieu qui contribuent à en teinter l’esprit. Peut-être est-il pour l’instant seulement nécessaire, pour le voyageur étranger qui s’arrête à Bisesero, de grimper jusqu’au sommet de l’espoir et d’entamer « un voyage intérieur » [34], afin de tenter de percevoir « ce que ne disent pas les pierres » [35]

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[1Augustin Rudagocora, "Mémoire des sites et sites de mémoire au Rwanda après 1994", Etudes Rwandaises, 9. Le Génocide de 1994. Idéologie et mémoire, 2005, p.17

[2African rights , « Résistance au génocide. Bisesero, avril-juin 1994 »,
Témoin, n°8 , 1998, p.5

[3Pierre Sansot, Les pierres songent à nous, Saint-Clément-de-Rivière, Fata Morgana, 1995.

[4Nous emploierons dans cet article l’orthographe « Abaseseros » à l’instar de l’ouvrage d’African Rights.

[5Le pays était, en 1994, composé de 12 préfectures, nommées des provinces à partir de 2002. En 2006, le gouvernement décida que le Rwanda serait dorénavant découpé en 5 provinces : province du nord, province de l’ouest, province du sud, province de l’est et ville de Kigali.

[6Nous avons retrouvé la trace de ces clans, mais sans historique détaillé, dans l’ouvrage de l’Abbé Alexis Kagame, L’histoire des armées-bovines dans l’ancien Rwanda, Bruxelles, Académie des sciences morales et Politiques, Mémoires in-8, Tome XXV, fasc..4.

[7Nous emploierons dans cet article l’orthographe « Abaseseros » à l’instar de l’ouvrage d’African Rights (1998).

[8African Rights, « Résistance au génocide. Bisesero, avril-juin 1994 », op. cit., p.5.

[9African rights , « Résistance au génocide. Bisesero, avril-juin 1994 », Témoin, n°8 , 1998, p.5

[10Joël Bonnemaison et Luc Cambrezy (1986), « Le lien territorial. Entre frontières et identités », Géographies et cultures, n°20, , 1986, p. 13.

[11African rights , « Résistance au génocide. Bisesero, avril-juin 1994 », op. cit., p.5.

[12Groupov, Rwanda 94. Une tentative de réparation symbolique envers les morts à l’usage des vivants, op. cit.

[13Groupov, Rwanda 94. Une tentative de réparation symbolique envers les morts à l’usage des vivants, Paris, Éditions théâtrales, 2002, p.139 (coll. Passages francophones).

[14African rights , « Résistance au génocide. Bisesero, avril-juin 1994 », Témoin, n°8 , 1998, p.6.

[15African Rights, 17 : 2005.

[16Les interahamwe forment la milice crée par le MRND (Mouvement révolutionnaire national pour la démocratie et le développement), parti politique unique du président Juvénal Habyarimana.

[17Groupov, Rwanda 94. Une tentative de réparation symbolique envers les morts à l’usage des vivants, op. cit. p. 148.

[18Groupov, Rwanda 94. Une tentative de réparation symbolique envers les morts à l’usage des vivants, op. cit., p. 138.

[19Alison Des Forges, Aucun témoin ne doit survivre. Le génocide au Rwanda, Paris, Karthala, 1999, p.252.

[20Mission des nations unies pour l’assistance au Rwanda dirigée par le Général Roméo Dallaire. À la fin du mois de juin 1994, elle est composée de moins de 300 hommes.

[21Au nombre de ceux-ci relevons : L’horreur qui nous prend au visage. L’état français et le génocide au Rwanda, sous la direction de Laure Coret et François-Xavier Verschave, 2005, ou encore l’article de Vincent Hugueux « Dix ans après le génocide. Retour à Bisesero » L’Express, 12 avril 2004, dont l’une des parties est titrée Le déshonneur de la France.

[22La préfecture de Kibuye, telle qu’elle était divisée en 1994, comptait neuf communes : Mabanza, Gitesi, Gishyita, Rutsiro, Kivumu, Bwakira, Mwendo, Gisovu, Rwamatamu.

[23Vedaste Ngarambe, Entretien réalisé avec Marie-France Collard dans Rwanda 94. À travers nous l’humanité, film documentaire réalisé par Marie-France Collard, Belgiques, Groupov, 2006, 105 min.

[24Id.

[25Ibid.

[26Ibid.

[27Un des Abaseseros parle anglais et semble prendre en charge l’accueil des touristes étrangers.

[28James E. Young, « Écrire le monument : site, mémoire, critique », Annales, vol.48, n°3, 1993, p. 729-743.

[29Groupov, Rwanda 94. Une tentative de réparation symbolique envers les morts à l’usage des vivants, op. cit., p.147.

[30Alain Mabanckou , Rwanda, ce génocide qui nous mine la conscience, 2008, [en ligne] http://www.lecreditavoyage.com/article/rwanda-ce-genocide-qui-nous-mine-la-conscience/ [Site consulté le 28 janvier 2010].

[31Pierre Nora, Les lieux de mémoire, tome 1 : La République, Paris, Gallimard, 1997, p.XXVI.

[32Les nobles de cœur en Kinyarwanda.

[33Cette commission, sur laquelle il existe peu de sources, semble préparer et prendre en charge la journée des héros qui se déroule au Rwanda les 1er février de chaque année. Quelques minces informations concernant la commission sont disponibles sur le site de l’office rwandais d’information [www. orinfor.gov. rw].

[34Vedaste Ngarambe, Entretien réalisé avec Marie-France Collard dans Rwanda 94. À travers nous l’humanité, op. cit.

[35Darcy Rugamba, « Dire ce que ne disent pas les pierres », Alternatives théâtrales, n°67-68, p.73-75.

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